PAS DE PITIE POUR LES MIGRANTS AGES

PAS DE PITIE POUR LES MIGRANTS AGES
Marie nous a signalé un retenu soudanais, anglophone et très isolé. Nous nous rendons au CRA, ma fille et moi. Il fait beau, nous patientons au soleil en échangeant des nouvelles familiales, si bien que la longue attente (plus de 2 heures) nous semble passer assez vite.
Nous entrons au parloir et là…les policiers nous annoncent que M.B. ne veut pas venir. Nous sommes assez dépitées, mais notre attention est attirée par l’autre visite : il s’agit d’une jeune dame chinoise venue voir son père âgé. Comme ce monsieur refuse les repas du CRA, elle lui a apporté une quantité impressionnante de denrées, et … il y a beaucoup de produits frais et de la nourriture maison que les policiers refusent de laisser entrer. 
La jeune femme parlemente avec véhémence : il y a 3 jours, il n’y a pas eu de problème ! Les policiers inspectent les sacs et trouvent un médicament : interdit ! « Mais mon père est malade, s’exclame sa fille, il a besoin de ce médicament !
  • - Il n’a qu’à aller voir le médecin du CRA, rétorque l’agent.
  • - Comment va-t-il se faire comprendre, il ne parle pas français !
  • - Alors, apportez une ordonnance, lance le policier. »

La jeune femme remballe tristement ses affaires : elle ne peut rester davantage. A cause de l’attente interminable, elle doit repartir tout de suite pour prendre son service au restaurant où elle travaille. Je propose alors que ma fille, qui parle le mandarin, et moi-même, fassions une visite à ce monsieur. La jeune femme secoue la tête : « Ce n’est pas la peine, il ne parle que le dialecte de sa région.»
Nous sortons ensemble, ma fille s’entretient avec elle en chinois. C’est elle qui est arrivée la première en France, à l’âge de 18 ans ; elle a fait des études et quand elle a eu un travail, elle a fait venir sa famille. Elle est mariée, mère de 2 enfants, en situation régulière. Elle demande depuis des années des papiers pour ses parents, mais ni l’un, ni l’autre ne parle français : pour la préfecture, c’est rédhibitoire. Malgré tout, sa mère a été régularisée. La jeune femme retrouve le sourire pour nous raconter l’histoire :
« En fait, c’est manifestement une erreur de l’employée de la préfecture, elle s’est trompée et…ma mère a ses papiers ! »
Ce n’est pas la première fois que ce monsieur est arrêté et elle compte sur l’avocat pour le faire libérer. Cet avocat a été recommandé par un autre retenu chinois : il s’agit du célèbre Me D., qui défend en effet, les Chinois, mais à quel prix !
« Nous irons tous au tribunal, comme l’autre fois, cela avait bien marché ! »
Nous lui souhaitons bon courage, elle s’éloigne rapidement pour ne pas arriver en retard au travail. Pourquoi ne pas permettre à cette famille, dont la deuxième génération est parfaitement « intégrée », de vivre paisiblement ensemble ?

Thomas, RDC, 60 ans, J+29 
Un monsieur style rasta, déjà attablé, m’accueille chaleureusement, me serre les 2 mains, me claque la bise. Il est extrêmement volubile, saute d’un sujet à l’autre, j’ai un peu de mal à me retrouver dans les épisodes de sa vie, plutôt marginale.
Il se présente tout de suite comme artiste et il me montre le bloc qu’il a devant lui : si ses portraits sont convenus, ses paysages urbains en revanche, sont très intéressants. Comme il n’a qu’un stylo bille et un crayon violet, il dilue les traits et utilise du café comme peinture : il obtient ainsi nuances et dégradés. Il me dit faire des portraits à Montmartre, mais y être pourchassé par la police.
Il a été arrêté, le 12 juillet, peu de temps après avoir fêté ses…60 ans ! Originaire de RDC, il est arrivé en France en 1988. Il a séjourné en Belgique, où il n’a pas voulu rester, ayant eu des problèmes avec ses compatriotes. Expulsé de France en 1995, il y est revenu avec un visa Schengen. Il est discret sur sa vie, mais je comprends qu’il est SDF quand il me parle de ses appels au 115 : dans ce cas, il n’accepte qu’une chambre d’hôtel, sinon, il préfère rester dehors et marcher en attendant le matin.
Son français est excellent et comme je l’en félicite, il m’avoue avoir du mal à s’exprimer en lingala, sa langue maternelle. Il n’a pas réussi à se faire régulariser, car il y avait des erreurs sur ses documents d’état-civil.
Il me fait aussi une longue liste de tous les édifices religieux où il s’est rendu. Il me raconte également les différentes rencontres féminines qui lui ont permis, à plusieurs reprises d’être hébergé : rencontres dans le métro, ou de façon plus délibérée, il explique avoir sonné à une porte en reconnaissant un nom congolais sur l’interphone et a demandé l’hospitalité !
Il dit enfin qu’il est musicien et me donne son nom de scène (j’ai retrouvé une vidéo sur internet le concernant). Comme la musique ne le fait pas vivre, il prête main forte sur des dépannages sur l’autoroute, car il s’y connaît en mécanique.
Il n’a plus aucune connaissance au Congo. Ici, il me parle de son frère aîné qui habite à Garges et de sa belle-sœur, dont il semble être très proche. Il l’a appelée, lui a laissé un message ; il me demande de l’appeler à mon tour et de lui donner de ses nouvelles (je suis à mon tour tombée sur un répondeur et ai laissé un message). Enfin, il me dit qu’il a un vol pour le soir même et qu’il va le refuser. Il doit voir le JLD samedi.
(J’ai appelé son voisin de chambre : il a bien refusé le vol, le JLD l’a prolongé.)
C’est une étrange rencontre. J’ai devant moi un personnage vraiment étonnant et plein de ressources : son activité de peintre pendant son enfermement et le récit plus ou moins rocambolesque de ses aventures dans les bars belges et français le montrent aisément. Mais que va devenir cet homme âgé, très isolé et probablement désocialisé ?

Claudiu, roumain, 60 ans
Claudiu est né dans un petit village près de Botosani, il a maintenant 60 ans. Il a 6 ou 7 enfants—dont un issu du premier mariage de sa femme. Ils sont tous déjà grands et mariés. Une de ses filles habite non loin de chez lui. Elle a 4 enfants qui vont à l’école. Ses 3 garçons sont quant à eux toujours à Botoşani. Ils ont tous un diplôme de fin d’études. Il vit en France depuis 10 ans. Il gagne 15 euros/jour quand il joue de son instrument. 
Claudiu dit qu’il y a 4 ans, il a été placé en CRA et renvoyé en Roumanie. A l’époque, il est arrivé à Bucarest, il a rendu visite à  sa famille à Botosani, puis il a de nouveau pris le bus pour Paris. 
Il m’explique avoir été retenu par la police judiciaire l’année dernière pour violences domestiques. Il reconnait qu’il était ivre et a été stupide de s’opposer au policier. Il a été arrêté, jugé et condamné à 2 mois et demi avec sursis. 
Le 8 août de cette année, il a reçu une OQTF de la police qui l’a contrôlé non loin de la Gare de Lyon où il jouait de la musique. Suite à cet épisode, il est parti en Espagne, a passé une semaine à Madrid, puis une autre à Barcelone, suite à quoi il a pris des billets Barcelone-Toulouse. 
Le jour où il a été arrêté par la police qui lui demandait ses papiers, il a montré ses billets de train. La police lui a dit que les billets n’étaient pas valables. Il a donc été placé en garde à vue au commissariat où sa femme a tenté, mais en vain, de présenter des documents valides aux policiers qui l’ont alors menacée d’expulsion. Par décision du préfet, Claudiu a ensuite été transféré au CRA de Vincennes pour être éloigné immédiatement. 
Compte tenu de son âge, de l’extrême précarité qui l’attend en Roumanie et de sa situation en France où il bénéficie d’une assurance maladie Claudiu entend bien revenir. Il est sûr de pouvoir revenir en prétendant connaître la loi, même s’il ne sait pas lire. 

S’étant présenté comme Rom sans que je le lui ai demandé, il me fait part de la grande discrimination dont son ethnie est victime en Roumanie expliquant ainsi que ses 6 enfants, particulièrement les garçons, n’aient pas eu la chance de trouver du travail. 

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