DOUBLEMENT ETRANGERS

Amil, bengalais, J+22
Il n’y a personne dans l’abri, nous pensons que c’est bon signe et demandons à voir un premier retenu dont le nom nous a été communiqué par l’ASSFAM. Nous attendons en fait plus de ¾ d’heure. Alexandre commence à comprendre ce que c’est que l’arbitraire au CRA. Pendant ce temps, les visiteurs commencent à arriver mais comme bien souvent seules 2 visites simultanées sont autorisées. Le jeune maghrébin, qui entre avec nous est soigneusement fouillé : on palpe longuement les coutures de son survêtement. Alexandre, malgré sa tête de djihadiste est simplement passé à la poêle à frire, comme moi.
Au parloir, nous trouvons un homme réservé à qui nous nous adressons en anglais. Mais tout de suite, nous nous apercevons que ça ne passe pas et Amil nous demande de parler en français. Tant bien que mal, nous arrivons à nous comprendre. Amil est bengalais, originaire de Derae, une ville située dans le Sunamgonj, un district du nord-est du pays.
Il est en France depuis 2010 et habite à Aubervilliers. Il est chauffeur de taxi pour un patron bengalais, plutôt dur, mais qui semble le déclarer. Il travaille de 8h du matin à 20h. Soumis à une première OQTF en 2015, il a réussi à passer l’année fatidique jusqu’à ce qu’il se fasse reprendre à la Gare du Nord. Il est bien au courant des procédures, connaît la régularisation par le travail, a déposé au CRA une demande d’asile, qui a été refusée (inévitable, puisqu’il s’agit, dans ce cas, de la procédure accélérée) et pourtant…En tant qu’hindou, il a fui les violences perpétrées par les musulmans. En Inde, il a pris un bateau (on ne sait dans quel port) et a effectué une traversée d’un mois dans des conditions très difficiles : serrés à plusieurs centaines à fond de cale pour dormir, les femmes et les enfants étant « hébergés » à part, très peu de nourriture ; il a débarqué en Italie et s’est retrouvé à Milan, d’où il a gagné Paris en train. 
Il est extrêmement isolé : il a perdu son père jeune, sa mère est morte en février dernier, l’un de ses frères a disparu et il est sans nouvelle de l’autre. Ses seules connaissances sont ses « colocataires ». Il habite un 3 pièces dont chaque chambre est partagée par 4 personnes qui paient chacune 150 euros/mois (le taulier ne s’embête pas !). Ils peuvent cuisiner et il dit dépenser 50 euros par mois de nourriture.
Au CRA, il se plaint de la nourriture et surtout du bruit. Il est hébergé avec un Indien, avec qui il peut parler en ourdou, mais il est dans l’impossibilité de communiquer avec les autres retenus.
Il prend avec un plaisir visible la revue en anglais que j’ai apportée : il s’agit des portraits de 100 personnalités (de Jésus-Christ à Obama !). Au cours de la conversation, nous apprenons qu’il a fait des études universitaires d’histoire ancienne, puis, qu’il s’est mis à travailler avec son frère dans le magasin familial. Suite aux violences qui l’ont fait fuir, le magasin a été détruit.
Pendant ce temps, c’est l’heure de la relève des policiers, qui se retrouvent à six : leurs échanges atteignent un niveau sonore insupportable. Comment ne se rendent-ils pas compte ?
Amil parle avec douceur et retenue, quel contraste ! Mais de cette douceur émane surtout une immense tristesse !

Muahamad, afghan
Pour Isabelle, c’est le premier contact avec le monde de l’enfermement des étrangers, pour moi, c’est pratiquement le premier contact avec des retenus asiatiques. En effet, Isabelle maîtrise très bien l’anglais et l’ASSFAM nous a donné trois noms : deux Afghans et un Indien.
Nous entrons rapidement, sans formalité et rencontrons au parloir Muhamad, un jeune homme souriant. Nous squattons instantanément la table la plus éloignée des policiers et commençons à parler. L’anglais de Muhamad est très clair et j’arrive à mener l’entretien assez facilement. Muhamad est tadjik, sa langue maternelle est le dari, une langue proche du farsi (c’est pour cela que de nombreux Afghans tentent, dans un premier temps, d’émigrer en Iran). Il a appris l’anglais à l’université, il est ingénieur urbaniste et se montre avide d’apprendre.
Il habite un village proche de Kaboul, (à une demi-heure de route environ) n’a plus ses parents, mais a des sœurs au pays, mariées avec enfants. Lui-même vit chez une de ses sœurs. Rentrant tard du travail – en plus de son travail d’urbaniste, il donne des cours à l’université- il est arrêté par des talibans, passé à tabac : les talibans le somment d’abandonner son activité professionnelle, ce qu’il refuse. Il est arrêté une seconde fois, en compagnie de son neveu : c’est le drame : lui-même est sérieusement blessé, mais son neveu est assassiné…Il n’a pas d’autre issue que de s’enfuir.
Il passe par le Pakistan, d’où il est plus facile de gagner l’Iran, puis la Turquie, la Bulgarie, la Serbie. Il se déplace à pied (l’étape la plus longue – 18heures de marche !- lui a permis de franchir les montagnes afghanes), toujours en groupe, avec un guide ou en voiture. C’est en Hongrie que les choses se gâtent : il est contraint de laisser ses empreintes, sous peine de devoir rester de longs mois en prison. Il passe en Allemagne, où il dépose une demande d’asile.
Ces cinq mois en Allemagne lui laissent un bon souvenir, il suit des cours d’allemand, envisage une reconversion professionnelle. Malheureusement, sa demande d’asile est rejetée (règlement de Dublin 3) et pour éviter une expulsion vers la Hongrie, il passe en France. Mais dès son 3ème jour à Paris, dans une gare désaffectée où on accueille les migrants, il est raflé et se retrouve au CRA en attente d’une expulsion vers la Hongrie (toujours Dublin !).  Il doit passer demain, pour la deuxième fois devant le TA et est très anxieux du résultat, car c’est la semaine où la « méchante juge » est de service, alors que tous les Afghans arrêtés avec lui, ont été libérés par l’autre juge, réputé plus bienveillant. 
Je suis stupéfaite par la précision de ses connaissances en matière de juridiction : il a parfaitement compris qu’il existe deux instances : l’administrative et la judiciaire. Cela montre l’étendue de ses capacités. A nos demandes, il répond qu’il ne connaît personne en France. Il semble totalement seul, sauf un ami qui se trouve à Jaurès. Il a bien un frère qui vit en Ukraine depuis vingt ans, mais avec qui il n’a pratiquement pas de contact. Il nous demande les coordonnées d’associations auprès desquelles il pourrait apprendre le français.
Il ne se plaint pas des conditions de rétention : la nourriture est bonne, les policiers –dont certains parlent anglais-sont corrects. En revanche, il réprouve le comportement de ses coretenus maghrébins, voleurs et bruyants, dont beaucoup, dit-il, sont drogués.
Nous nous quittons en promettant de l’appeler demain pour connaître la décision du TA.
Nous sortons pour attendre notre prochaine visite.
Nous reprenons donc place sur le petit banc qui fait face à l'entrée du centre… d'où sort quelques minutes plus tard, hilare et un sac plastique à la main, Muhamad !  Nous lui sautons au cou avec enthousiasme ! Il vient d’être libéré, il n’en revient pas ! Il suppose que c’est la préfecture qui l’a libéré : c’est bien évidemment le cas. Il se hâte vers la gare, retrouver son ami à Jaurès. Bonne chance Muhamad, nous sommes ravies pour vous. Mais cette libération annonce peut-être l’arrivée d’autres migrants, en provenance de Calais, pour qui on se hâte de faire de la place !

Jamal, indien, 37 ans, J+19

Nous rencontrons Jamal, un Indien sunnite de 37 ans originaire d'Hyderabad (état du Télangana) dont le seul tort a été de tomber amoureux d'une jeune compatriote chiite de 12 ans sa cadette.
Menacés par leur entourage en raison de leur différence d'âges, mais aussi et surtout de leur prise de position contre les pratiques religieuses chiites (comme le Tatbir, ce rituel d'automutilation perpétré lors de la célébration de l'Achoura) Jamal et sa femme ont pris la difficile décision de quitter l'Inde pour l'Europe avec leurs deux enfants de 3 et 5 ans. 
Ayant eu l'occasion d'apprendre les rudiments du français au contact de Canadiens pendant ses études, c'est tout naturellement que Jamal a choisi la France comme terre d'accueil.
Arrivés début septembre, Jamal et sa famille étaient en attente du rendez-vous pris pour enregistrer leur demande d'asile auprès de la préfecture compétente lorsque ce dernier a été arrêté.
Le 7 octobre dernier, alors qu'il se trouvait Gare de l'Est, un pass Navigo valide à la main, Jamal a fait l'objet d'un contrôle d'identité. Dans l'incapacité de présenter aux policiers le document attestant de la démarche entreprise auprès des autorités pour régulariser sa situation, il a été contraint de les suivre puis placé au CRA de Vincennes.
Et preuve, s'il en fallait, de l'aberration du système qui est le nôtre : lorsque le 18 octobre sa femme s'est présentée comme convenu à la Préfecture pour formaliser leur demande d'asile, cette dernière a été rejetée... en raison de l'absence de son mari.
Face à l'absurdité de la situation, Jamal a adressé, avec l'aide de l'ASSFAM, une demande de référé auprès du Tribunal Administratif. Mais pour des raisons qui nous dépassent, cette dernière a été rejetée.
Terriblement inquiet pour sa femme et ses enfants, recueillis semble-t-il par une famille de compatriotes touchée par leur situation - mais pour combien de temps ? -, désespéré et très affaibli par le manque de nourriture et de sommeil, il finit par s'effondrer dans les bras d'Odile avec cette question : "Comment peut-on se déclarer pays des Droits de l'Homme quand on sépare sans raison des gens qui s'aiment ?"
Et de conclure en nous demandant de prier pour lui et sa famille...

Sayd, afghan, J+34
Après cette "démonstration de force", nous retrouvons dans un parloir bondé Sayd, le deuxième réfugié afghan contacté par le biais de l'ASSFAM. Son anglais, très limité, ainsi que le brouhaha alentours rendent nos échanges difficiles.
Nous réussissons néanmoins à comprendre que Sayd a fui son pays 11 ans plus tôt, victime des persécutions des trafiquants de stupéfiants. Les nombreuses cicatrices qu'il porte sur le visage ainsi que ses phalanges coupées confirment, s'il le fallait, que le jeune homme a vécu l'horreur.
Pourtant, il nous résume avec un franc sourire son histoire : expulsé du Royaume-Uni après 4 ans de clandestinité, il a tenté à plusieurs reprises, mais en vain, de repasser la frontière britannique dissimulé sous et dans des camions.
Résigné, il a fini par rejoindre un ami à Rome où il a obtenu un droit de séjour.
Mais bien que ce dernier ait été reconduit en 2015 pour 5 ans, il a décidé, face à la précarité de sa situation, de reprendre la route et tenté sa chance à Paris.
Débarqué dans le courant de l'été, il a été arrêté lors d'une rafle à Jaurès le 22 septembre et placé en CRA.
Auditionné par le Juge des Libertés et à deux reprises par le Tribunal Administratif il attend désormais de connaître son sort.
Il nous confie disposer d'un peu d'argent transféré par son ami résidant en Italie, mais dans l'hypothèse où il serait libéré, ne sait pas quoi faire. Il ne veut évidemment pas retourner vivre sur les trottoirs de Jaurès, mais la situation en Italie ne lui offre pas beaucoup plus d'espoir... Reste peut-être l'Allemagne dont certains de ses compatriotes lui ont parlé.

Brusquement sommées par les policiers en faction de mettre un terme à notre conversation, nous avons à peine le temps de lui remettre les habituelles listes de contacts juridiques, médicaux et missions bénévoles avant de le quitter en lui souhaitant comme à tous, bonne chance !

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